En octobre 2017, le #MeToo s’est répandu de façon très virale sur les réseaux sociaux et à travers le monde. Traduit dans de nombreux pays, il a permis aux femmes de dénoncer des violences sexuelles de tous types, allant de l’interpellation salace, au harcèlement, à l’agression ou au viol. En France, c’est sous #BalanceTonPorc que de nombreuses victimes ont osé s’exprimer. Un élan énorme à la fois alarmant par sa triste réalité, mais qui a enfin délié des langues, libéré la parole des femmes et a interpellé la population sur la condition de la femme partout dans le monde. Quel que soit son métier, son âge, son milieu social. Certains dirons que ce n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan, d’autre que c’est beaucoup de bruit pour rien, pendant que d’autres s’y opposent. Je pense à la tribune signée notamment par Catherine Deneuve, Catherine Millet et Brigitte Lahaie.

Si moi aussi, j’ai partagé #MeToo et #BalanceTonPorc sur mes réseaux, je l’ai fait sans apporter le moindre témoignage. Pourtant, j’ai beaucoup de choses à dire à ce sujet, mais c’est difficile d’en parler, même maintenant. Mais je vais le faire, je dois le faire. Comme beaucoup de femmes, j’ai subi et je subis encore régulièrement des interpellations salaces, je reçois régulièrement des dick pics, je me suis faite copieusement et à de nombreuses reprises tripoter dans le tram et le métro. Mais malheureusement, ça,”ce n’est rien”.

 

#MeToo #BalanceTonPorc

#MeToo #BalanceTonPorc

Une heure ou deux pour me changer les idées

Un soir de ma 2e année d’études, une amie me téléphone pour que je vienne boire un verre chez elle. Elle voulait me présenter son nouveau copain. J’étais dans mes révisions jusqu’aux yeux, je n’avais pas très envie de sortir, mais elle a insisté et c’est vrai qu’une petite pause allait me faire du bien.

J’ai attrapé mon pull que j’ai mis par-dessus mon tee-shirt et mon jean. Ce pull, je l’avais acheté 2 ans plus tôt, au début de mon année de terminale. Il était immense. Je l’avais trouvé chez Célio, une boutique de vêtement pour Hommes et j’avais pris la taille la plus grande que j’avais trouvée. M’arrivant au-dessus des genoux, j’avais replié les manches qui étaient trop longues. Il était bleu, tout simple, avec un col rond au ras de mon cou. Mon 38-40 de l’époque était totalement perdu dans cette masse de maille de coton. C’était mon pull “confort”. J’ai laissé mes bouquins en plan, je savais que je rentrerais rapidement. J’ai pris mon sac à main. C’était un ours en peluche dans les tons bruns qui s’ouvrait dans le dos dans lequel je glissais mes affaires, je l’adorais, même s’il est un petit peu enfantin pour mes 20 ans et je suis partie.

En voiture, je suis très vite arrivée chez mon amie, Sophie*, nous n’habitions pas si loin l’une de l’autre. En arrivant chez elle, elle m’a présenté son nouvel amoureux, Fred*. Il était venu avec un pote qui s’est présenté sous son surnom, Izno*. La soirée était sympa, nous avons rit ensemble, bu une bière. Izno m’avait fait 2 ou 3 avances que j’ai décliné. J’avais un petit ami que je venais de rencontrer. Il habitait loin, mais j’étais très amoureuse. Je me souviens qu’à mon dernier refus face à Izno qui devait bien avoir 5 ou 6 ans de plus que moi, Sophie* lui avait dit : “ça va, c’est bon, elle t’a dit non, lâche-la maintenant”. Du coup, il a arrêté et la soirée a continué.

Tentative de retour

Je suis restée, environ 2 heures. Repensant à mes bouquins, j’ai décidé de partir. En me levant pour partir, Izno* m’a demandé si j’avais une voiture et si je pouvais le raccompagner. Visiblement, Sophie* et Fred* avaient envie de passer plus de temps ensemble. Ça m’embêtait, car il habitait à l’autre bout de la ville, dans un quartier que je ne connaissais pas. Il m’a dit qu’il était à pied. Il faisait nuit, il était tard, du coup, j’ai accepté de le déposer chez lui. J’ai toujours eu cette tendance à prendre les problèmes des autres très à cœur, surtout quand je peux apporter une solution. Gentillesse, naïveté, bêtise ou simple générosité de ma part, j’ai toujours été comme ça.

Nous sommes montés dans ma voiture et il m’a indiqué le chemin pour aller jusqu’à chez lui. En route, il est redevenu très insistant. Il s’est mis à me refaire des avances que je repoussais en vain. Il commençait à m’agacer et à devenir lourd. Je pensais m’en débarrasser une fois garée au pied de son immeuble. Je me suis bien trompée, il refusait de descendre de ma voiture. Il s’est mis à me dire que maintenant que j’étais là, je pouvais bien monter chez lui. Il a tenté de m’embrasser, de me toucher. Je ne supportais plus son harcèlement, j’étais prise entre dégoût et agacement. J’ai haussé la voix, je lui que j’en avais marre, qu’il me faisait perdre mon temps, que je ne monterais pas chez lui et qu’il se comportait vraiment comme un “con”. À ce mot et en moins d’une seconde, le mec collant et relou a fait place à une furie. Son visage s’est déformé sous l’effet de la colère, il m’a hurlé dessus parce que j’avais osé l’insulter. Toutefois, j’ai gardé le ton haut et je lui ai demandé “une dernière fois ” de descendre de ma voiture. À nouveau, il a refusé. Et, très en colère, il m’a ordonné de le ramener chez Sophie* car sa voiture est là-bas. Ahurie, je lui ai demandé s’il se moquait de moi ? Pourquoi m’avoir fait tout ce cirque pour que je le ramène alors qu’il avait sa voiture. Enragé, il me répond qu’il pensait pouvoir me “baiser”, qu’il pensait qu’une fois devant chez lui, je céderai, que je monterais dans son appart’ et puis, pour qui je me prenais à lui parler comme ça !

J’en avais plus qu’assez de son comportement. J’en avais plus qu’assez qu’il me hurle dessus sans raison. Je voulais rentrer chez moi. Voyant que sa colère montait crescendo, que j’étais dans un quartier que je ne connaissais pas, loin de chez moi et qu’il ne voulait pas descendre de ma voiture, j’ai pris le chemin en sens inverse pour le ramener d’où nous venions. En chemin, il n’a cessé de me crier dessus, de m’insulter, je ne comprenais pas une telle démesure, une telle colère. J’avais juste dit non et il m’avait obligé à le lui dire plus d’une fois. Et oui, j’avais dit qu’il se comportait comme un con, mais c’était bien ce qu’il faisait. J’ai conduit, sans dire un mot, je commençais à avoir peur. Je me suis arrêtée presque en face de chez Sophie*, la large rue et le trottoir me séparaient de sa porte d’entrée. Je me suis tournée vers Izno et je lui ai dis “maintenant, tu descends !“. Il m’a regardé avec des yeux qui m’ont fait froid dans le dos et m’a dit “Et tu vas faire quoi si je ne descends pas ?

La violence et la peur…

J’ai attrapé mon portable dans mon sac ourson en ouvrant ma portière et j’ai couru vers la porte de chez Sophie*. Son appel était le dernier que j’avais reçu, la rappeler serait rapide. Elle a répondu à la deuxième sonnerie, j’ai à peine eu le temps de crier “sors s’il te plaît, sors” ! Je n’avais pas fait la moitié du chemin vers sa porte qu’Izno m’avait attrapé. Il s’est mis à me gifler, me donner des coups-de-poing, des coups de pied, les coups pleuvaient littéralement sur moi. Il me criait que s’il revoyait ma voiture, il la brûlerait et que s’il me revoyait, il me tuerait. Mon portable m’a échappé des mains. Je suis tombée à côté. Dans le flou, j’ai vu deux silhouettes arrivées en courant, Sophie* et Fed* qui criait “arrête, arrête”. Ça l’a distrait un instant, j’ai réussi à me relever, à attrapé mon téléphone et à me diriger vers ma voiture. Dans mon dos, j’ai senti à nouveau des coups, le dernier que j’ai senti à été un coup de pied dans mon bras quand j’ai attrapé ma portière pour la fermer. Et l’ultime coup à été pour ma voiture, un coup de pied dans mon feu arrière qu’il a cassé.

Je ne me souviens plus de mon retour chez moi, de la nuit qui a suivi. Je ne me souviens plus de la douleur et des marques à la suite de ces coups que j’ai reçu. Mais je me souviens de la peur qui m’a hanté. Pendant plusieurs jours, je ne suis pas sortie de chez moi, pas même pour aller en cours. Je ne répondais pas aux appels téléphoniques, je n’ouvrais plus mes volets. J’avais peur de le revoir, qu’il me frappe à nouveau, qu’il aille jusqu’à me tuer. Je suis restée comme ça 2, 3, 4, peut-être 5 jours, je ne sais plus. J’avais perdu la notion du temps.

 

Une main tendue

Mon interphone à fini par sonner. Il n’y avait que mon nom sur l’interphone, pas mon prénom. Il ne le connaissait pas. Ça ne pouvait pas être lui, alors j’ai répondu. J’ai entendu une voix masculine, mon sang s’est glacé. En fait, c’était un garçon avec qui j’étais en cours. J’avais fait mon dernier stage avec lui, nous étions dans le même service. Nous nous croisions chaque jour, car nos horaires étaient décalés. Il était sympa. Mais là, il était inquiet. Il ne m’avait pas revu en cours, personne ne savait pourquoi. Il savait que je vivais seule, alors il voulait savoir si tout allait bien. Je ne l’ai pas fait entrer, je suis venue à la porte de l’immeuble. Bizarrement, je ne lui ai pas dit grand chose, mais il m’a presque aussitôt dit : “Viens, je t’emmène porter plainte !“. J’ai éclaté en sanglots en refusant. Je lui ai dit qu’il allait me tuer, qu’il avait dit qu’il le ferait. Il m’a dit “raison de plus, tu dois en parler, tu ne peux pas rester seule comme ça”. J’ai fini par céder.

Au commissariat, les Policiers lui ont dit que je devais avoir un certificat médical pour qu’ils puissent prendre ma plainte. J’ai dit que je ne voulais pas aller à l’hôpital. Les Policiers ont été très gentils, ils m’ont rassuré, m’ont dit que je devais le faire, qu’ils ne pourraient pas me protéger sans ça. Alors, je suis allée aux urgences. Mon camarade est venu avec moi dans la salle d’examen. Je crois que j’avais peur d’être seule. Quand le médecin a écrit sur le certificat que je “prétendais avoir été agressé”. Il lui a dit : “vous ne pouvez pas écrire ça. Ce n’est pas vrai, vous voyez bien qu’elle ne ment pas”. Le médecin était froid, j’avais l’impression qu’on l’ennuyait plus qu’autre chose, mais je m’en moquais. Il a répondu qu’il était obligé d’écrire ce genre de formule, que c’était comme ça.

Puis nous sommes retournés au commissariat. J’ai raconté mon histoire, j’ai donné la description du jeune homme, le surnom qu’il m’avait donné, l’immeuble où il habitait. Je leur ai dit que ça ne servait à rien, parce qu’avec ça, personne ne saurait qui il était. Les policiers ont été d’une immense gentillesse et d’une grande bienveillance. Ils m’ont dit que la suite, c’était leur travail. Que j’avais eu du courage de leur parler, que c’était à eux de faire en sorte qu’il ne puisse pas recommencer. Avant que je parte, ils m’ont dit que je serais convoquée dans les jours suivant pour voir des photos, pour les aider, donner une description plus précise.

La colère

Un an et demi plus tard, mes études touchaient à leur fin. Je me préparais à passer mon diplôme. J’avais toujours le même petit ami, je faisais des plans pour mon avenir. Un après-midi, mon téléphone a sonné. En ligne, le procureur de la République qui voulait en savoir plus sur “mon affaire d’agression”. Très sec, il m’a demandé si j’avais retrouvé mon agresseur, si j’avais son nom, bref, si j’avais des éléments à lui apporter. Je lui réponds que non. Il m’a dit qu’avec ma description, il ne pouvait rien faire et que si je n’apportais pas plus d’informations, je lui faisais perdre son temps. J’ai répondu que la police devait me convoquer pour que j’étudie des portraits et… , sans me laisser finir ma phrase, il m’a dit que la police n’avait pas que ça à faire. Je lui ai expliqué qu’après les menaces de mort que mon agresseur avait proféré contre moi, j’étais plutôt heureuse de l’avoir évité. Il a conclu en me disant que puisque je n’avais rien à lui fournir, il classait le dossier sans suite et a raccroché.

Encore, aujourd’hui, je suis révoltée par ce qu’il m’a dit. Certes, il avait probablement d’autres dossiers plus graves à traiter que le mien. Mais peut-on décemment dire à une victime que l’on classe sa plainte sans suite parce qu’elle n’a pas fait le nécessaire pour retrouver son agresseur ? Il m’a fallu du courage pour oser parler, il m’a surtout fallu affronter une peur viscérale. Ce qui m’a décidé à suivre mon camarade au commissariat pour porter plainte, c’est justement parce qu’il m’avait dit que je devais le faire pour moi, pour me protéger et pour protéger les autres. Je ne voulais pas qu’une autre vive ce que j’avais vécu. Et là, on le laissait continuer. Parce que soyons réaliste, un type qui est capable de faire de telles choses à une quasi-inconnue, qu’est-il capable de faire à une compagne ?

 

Les jugements navrants

Certains diront peut-être que tout est de ma faute parce que j’ai été inconsciente de le ramener chez lui. Certains penseront sûrement que je l’ai bien cherché parce que je lui ai dit qu’il était con et qu’il s’est senti rabaissé. Cet homme m’a harcelé pour que je lui accorde des faveurs sexuelles et pourtant ma tenue n’était en rien “un appel au viol” comme certains aiment à le dire. Certains remettront peut-être en cause mes mœurs, ma vie sexuelle et l’insouciance de ma vie étudiante. Et mon agresseur dirait peut-être qu’il n’a pas supporté que je me refuse à lui et que le mot “con” à été celui de trop. Qu’il a perdu son sang-froid et qu’il m’a frappé par accident.

Pour dénoncer un agresseur, il faut braver sa peur, mais aussi sa honte. Ce qu’on se demande après avoir été agressé, ce n’est pas comment faire payer le plus cher ce qu’on vient de subir. Mais pourquoi ça nous est arrivé ? Qu’a-t-on fait pour subir cela ? Comment aurions-nous pu l’empêcher ? Croyez-moi, une victime ferait n’importe quoi pour que ça ne soit jamais arrivé.

Il n’y a pas d’excuses à trouver aux agresseurs ! Il faut arrêter de rejeter perpétuellement la faute sur les victimes. Non, une femme n’a pas à se faire agresser à cause de ce qu’elle porte, ce qu’elle dit, ce qu’elle pense et pour ses choix.

Arrêtons de minimiser ce que subissent les femmes, il est grand temps que ce soit aux agresseurs d’être blâmés. Écoutons les victimes et faisons en sorte que ce qui leur est arrivé n’arrive plus jamais. Nous ne voulons plus pleurer d’autres Alexia Daval, Estelle Veneut et celles dont on ignore le nom. Accordons plus d’importance à des actes de violence qui semblent peut-être moins grave, anodins, isolés ou premiers. Aucune violence n’est tolérable et aucune n’est banale.

Quelques chiffres

 

N’oublions jamais qu’en France, tous les 3 jours, une femme meurt sous les coups de son conjoint et que seulement 14% de femmes victimes de violences physiques ou sexuelles au sein de leur couple portent plainte. Gardons en mémoire qu’une femme sur 7 a subi une agression sexuelle dans sa vie. Ne tolérons plus que plus de 62 000 femmes soient victime de viol ou de tentative de viol chaque année.

Face à ces chiffres, comment peut-on en France en 2018, ignorer la responsabilité des agresseurs ? Comment peut-on encore dire à des femmes ou même des fillettes qu’elles sont responsables du mal qu’elles subissent ?

Conclusion

Sachez que j’ai longtemps hésité à partager avec vous ce témoignage sur ce que j’ai vécu. Encore aujourd’hui, 17 ans après les faits, je n’en parle que très peu, très rarement. J’ai toujours au fond de moi un sentiment de honte alors que je sais que je ne suis coupable de rien. J’ai une certaine gêne à partager cette histoire parce que je me dis qu’il y a plus grave et je ne veux pas que l’on pense que je m’apitoie sur mon sort. Croyez-moi, c’est loin d’être le cas. Mais si mon témoignage peut permettre d’aider une femme, je me dois de le partager. J’ai toujours été tellement reconnaissante envers les femmes qui ont livré bataille pour libérer la condition des femmes. Disons que c’est ma faible contribution à cette immense cause.

Qu’en est-il de #MeToo #BalanceTonPorc aujourd’hui ? Pour ma part, je pense que c’est un bon début, les prémisses d’une grande évolution qui doit avoir lieu à une échelle mondiale. J’y crois vraiment. Ça prendra du temps, mais je pense que nous sommes nombreuses à ne pas vouloir revenir en arrière.

 

*Les noms des personnes ont été modifiés afin de préserver leur anonymat.

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