Il y a tout juste un an, mon mari depuis 15 ans, celui avec qui je vivais depuis 17 ans, m’a quitté. Un curieux premier anniversaire. Si j’en parle aujourd’hui ce n’est ni pour le blâmer, ni pour me blâmer. C’est juste parce que c’est une expérience de vie, comme j’en ai partagé bien d’autres. Je sais que plein de gens sont passés par là avant moi, d’autres y seront confrontés et certain le vivent en ce moment. J’ai mis longtemps avant d’arriver à en parler, pourtant, je pense qu’il est important, de mettre des mots sur les maux.

La rupture

Ça a été un crash, c’était d’une violence inouïe, comme de me prendre un mur de plein fouet ou si une bombe m’avait explosé à la tête. Je n’imaginais pas que c’était possible. Je me suis sentie nulle, minable, honteuse et humiliée, je me détestais. Je culpabilisais, j’avais la sensation d’être à l’origine de tout ça, que c’était forcement de ma faute. Ma seule et unique faute. Je ne comprenais pas. Je ne comprends toujours pas et je pense que je ne comprendrais jamais. L’incompréhension a été une compagne un long moment. Et pourtant, j’ai tout tenté : savoir, comprendre, rationaliser, ignorer, analyser, questionner, me renfermer, pleurer, marcher sur des œufs, m’effacer… En vain. Impuissante, je me suis noyée à une vitesse vertigineuse.

L’apocalypse

Le vide, le chao, l’apocalypse, m’a hanté les premiers mois. Ce vide partout, tout le temps. Passer mes journées seules, manger seule, tout devoir faire seule, cogiter, tout le temps, sans arrêt, comme un hamster dans sa roue. Mentalement, c’était épuisant. J’avais passé plus de 17 ans à ses côtés. Presque la moitié de ma vie, avec lui et lui seul. Soudainement, je n’étais plus rien, plus personne, je n’avais plus rien, plus personne. J’existais, mais je ne savais pas vraiment pour quoi, pourquoi et pour qui ?

La survie

Heureusement, rapidement, l’école et le boulot ont repris. J’ai pu m’accrocher à mon travail, à mes petits élèves. Garder le sourire, le moral et la patience qui leur est nécessaire. Parce qu’ils n’y étaient pour rien du chao de ma vie. Et lorsque j’étais avec eux, je ne pensais pas à ma solitude. Je ressentais moins la douleur.

Pour combler ce vide quotidien, du moins essayer, je me suis instaurée des routines. Du réveil au coucher, tout était planifié, ça m’occupait, ça limitait mes cogitations. Ça me permettait d’avoir moins mal. Jusqu’au soir… Chaque soirée était une torture. Lorsque je quittais mon travail, mon estomac se nouait, mon diaphragme se rigidifiait et plus j’approchais de chez moi, plus la douleur s’intensifiait, plus je manquais d’air.

La douleur

Cette p*tain de douleur ne m’a pas quitté non plus pendant des mois. Intense, interne, indescriptible et insupportable, elle a proliféré au fond de moi, ne laissant rien sur son passage. C’était l’apocalypse dans ma tête, mon corps et mon cœur. Il n’y avait plus rien et pourtant, ça me faisait mal à en crever. C’est fou comme le néant est douloureux. J’ai cru que ça allait me rendre folle, que je n’arriverais pas à le supporter, que je ne m’en débarrasserais jamais. Et pourtant…

Se relever, du moins, tenter

Il faut tout réapprendre. Pour commencer, il m’a fallu réapprendre à vivre. Ma vie entière s’était écroulée. Je n’avais plus rien, je n’étais plus rien, je n’avais plus aucun but, j’étais totalement perdue, ma vie n’avait plus le moindre sens. Il a donc fallu commencer par ça. Vivre, à nouveau… La base, tout simplement, il faut commencer par le début. Et puis le côté positif, c’est que je n’avais plus rien à perdre !

Les heures interminables sont devenues des jours, des semaines, puis des mois. Mais que c’était long ! Au début, je pensais que je ne serais plus jamais heureuse, que je ne connaîtrais plus jamais le bonheur, que je ne rirais plus jamais de bon cœur ou aux éclats, qu’on ne m’aimerait plus jamais et que je n’aimerais plus jamais. Extérieurement, je ne voulais surtout pas que mon mal-être se voit, mais intérieurement, j’étais ravagée, il ne restait plus rien. Juste de la douleur, une terre desséchée, morte, infertile et un cœur en miettes. J’avais la sensation d’être une ruine.

S’effondrer est d’une rapidité déconcertante, vertigineuse, mais remonter, c’est une autre histoire. On remonte lentement, par pallier. Parfois, on recule, c’est désespérant, on s’imagine qu’on ne va pas y arriver et puis on regagne du terrain, et ainsi de suite. Se relever est laborieux, c’est un travail d’arrache-pied, de chaque instant, mais ça vient, progressivement. Il faut s’accrocher. S’accrocher à tout, au moindre petit bonheur, au moindre bon moment, à la moindre petite étincelle. Il ne faut rien lâcher, jamais, c’est vital !

Apocalypse

Les mécanismes de survie

J’ai fui les gens. Je ne supportais pas qu’on me regarde avec compassion, qu’on me plaigne, qu’on ne me plaigne pas, qu’on me dise que j’étais forte et que j’allais m’en sortir, qu’on m’en parle, qu’on ne m’en parle pas, qu’on me demande comment je le vivais, qu’on ne me le demande pas. J’étais pleine de contradictions et je n’avais pas envie d’en parler. Parce que mettre des mots sur ce que je n’avais moi-même pas assimilé était impossible. Ne pas en parler me permettait de faire comme si ça n’avait pas existé. Il était plus simple d’occulter la réalité. Alors j’ai préféré rester seule, me couper du monde, quelque temps. Mais il ne faut pas en rester-là !

Après quelques semaines de solitude absolue, je me suis inscrite sur un site de rencontre. Je voulais rencontrer des personnes qui ne le connaissaient pas, qui ne m’en parleraient pas. Et puis j’avais besoin de vengeance. J’avais envie de pouvoir lui dire, “regarde ce que tu perds”. Oui, c’est très bête, mais ça m’a aidé. Absolument pas de la façon dont je le pensais, mais ça m’a permis de faire un pas immense. Je me suis vite rendu compte en discutant, virtuellement, que je n’arrivais pas à répondre aux questions basiques qu’on me posait. J’ai réalisé que j’étais incapable de citer une seule de mes passions ! Quelles étaient-elles ? Où étaient-elles ? Qui étais-je ? Seule, je n’étais plus personne, je n’avais plus aucune identité. Je me suis rapidement désinscrite de ce site, à quoi bon vouloir partager quelque chose avec quelqu’un quand je ne savais même pas qui j’étais ? Il fallait déjà commencer par ça. ME RETROUVER ! Noyer mon désespoir dans les bras d’un autre n’aide pas à se guérir, il masque simplement les symptômes. Il n’y a rien de constructif dans une relation “pansement”…

J’ai tout de même fait une rencontre via ce site. Elle a été bien plus capitale par la suite que je ne le pensais au premier abord. Une grande épreuve pour moi au passage… Dîner en tête-à-tête avec quelqu’un que je ne connaissais pas. Comment lui parler sans lui montrer à quel point j’étais dévastée, stressée, sans pleurer, sans lui faire passer un mauvais moment ? Qu’est-ce que j’allais bien pouvoir lui dire ? Finalement, nous avons parlé tout au long du repas, de tout, nos chats, nos boulots, nos voyages, nos études, nos vies, mais pas de nos vies sentimentales. Puis nous sommes allés boire un verre. Je me souviens m’être sentie bien. Parler de tout sauf de l’apocalypse de ma vie m’a rendu plus légère durant quelques heures. Je n’ai pas eu à me “booster” pour garder un sourire sur ma bouche. C’était une soirée réellement agréable, comme je n’en n’avais pas passé depuis un moment. En marchant vers nos voitures, il m’a parlé de sa dernière histoire, de sa rupture, de sa douleur, de son mal-être. J’ai réalisé qu’il était comme moi, brisé. Il ne s’est rien passé. Mais nous avons continué à nous voir et à nous parler. Parce que se faire des ami(e)s, surtout en période post-apocalyptique, c’est capital !

Apprendre de nos erreurs et des autres

Grâce à lui, j’ai appris à ne pas prendre la douleur des autres pour moi. Un de mes plus gros problèmes, depuis toujours. J’aurai mis plus 40 ans à le réaliser. Ne plus prendre le mal-être des autres à mon compte, sur mes épaules. C’est probablement ce qui m’aidera le plus à l’avenir. C’est à chacun d’avancer ou non, de régler ses problèmes ou non. On peut être une oreille, une béquille, avoir de la compassion, mais on ne doit pas être la personne qui fait les choses à la place de l’autre. Parce que ça ne nous concerne pas… En comprenant ça, j’ai aussi compris que mes problèmes, mes peurs, mes freins, c’était à moi et à moi seule de les éliminer. Laisser une autre personne le faire à ma place ou vouloir l’occulter dans ses bras ne permet pas de soigner la cause, il annihile juste les symptômes, pour un temps. Ça ne veux pas dire qu’on doit tout traverser seul, ça veut dire qu’il ne faut surtout pas attendre que les autres fasses à notre place ou que ça nous tombe tout cuit dans les mains. Les autres peuvent nous soutenir dans l’épreuve, mais c’est NOTRE épreuve, NOTRE responsabilité, NOTRE combat, NOTRE vie ! Nous ne devons pas donner cette responsabilité aux autres ! Tout comme nous ne sommes pas des sauveurs et nous n’avons pas à mener les combats des autres à leur place.

Par extension, j’ai compris que j’étais la seule personne responsable de mon bonheur. Pendant toutes ces années, j’avais tenté de ne faire que le bonheur de l’autre. Je pensais que pour être heureuse, il fallait que je le rende heureux. Hors, c’est un très mauvais calcul. Dans un couple, il est important de rendre l’autre heureux, mais il est avant tout important de veiller à son propre bonheur. Nous en sommes responsable. Et désormais, je sais que je ne dois attendre ça de personne. Je suis capable de me rendre heureuse. Même si ça demande de l’entraînement !

Apocalypse

L’amour dans tout ça ?

Il est capital ! Au début, j’ai cru que j’étais une paria. Que personne ne m’aimait et que personne ne m’aimerait plus jamais. Pourtant, j’ai dès le début été entourée, couverte et abreuvée d’amour. Ma famille a été extraordinaire et elle l’est toujours. Tout comme mes ami(e)s. J’ai mis des mois à le réaliser, mais j’ai une chance folle, celle d’être profondément aimée et solidement entourée. S’il y a quelque chose de crucial dans ces périodes de grande souffrance, c’est d’être bien entourée. Plus que jamais, c’est le moment d’éviter les personnes toxiques ! Entourez-vous de paillettes, de guimauve, de licornes s’il le faut. On s’en fout que ça soit cul-cul, se souvenir qu’on est aimé, ça fait du bien.

Puis est venu le moment où les besoins physiques sont devenues indispensables… Je ne suis qu’une humaine. J’ai eu à nouveau besoin de me blottir dans les bras de quelqu’un. Pour moi, pour mon plaisir et mon épanouissement, pas pour me venger ! J’avais enfin envie de penser à moi et à moi seule ! Plus à mon couple, à mon mariage, à tout ce que j’avais perdu. Par contre, l’idée de recréer une intimité avec un autre était compliqué. J’étais paralysée à l’idée de dévoiler mon corps. Celui d’une femme de 40 ans qui a perdu presque 90 kg en 2 ans ! Ça n’a pas été si facile, loin de là. Mais j’ai fini par surpasser mes peurs et mes appréhensions. Une fois encore, il m’a fallu me battre avec moi-même, mais une fois encore, j’avais quelqu’un à mes côtés qui m’a beaucoup aidé.

Se reconstruire

Au fur et à mesure de cette renaissance, il a bien fallu envisager une reconstruction ! Comme pour tout le reste, au début, c’était le néant. Puis petit à petit, j’ai réussi à avoir des petits projets, à court terme, puis à moyen terme. Bon, le premier est tombé à l’eau… Voir Massive Attack aux Eurockéennes de Belfort ne s’est pas fait en 2020… Ce qui aura mit du temps à fleurir, c’est un vrai beau projet à long terme. Un truc de fou qui me fait vibrer comme j’avais pu vibrer auparavant. Et même ça, ça a fini par arriver. Après 10 mois. Ce projet, je l’avais abandonné parce qu’irréalisable dans mon couple. Alors aujourd’hui, je fonce !

Avancer

Tout au long de cette période, j’ai bataillé pour me raccrocher à tous les petits bonheurs qui m’entouraient. Continuer à avoir de la gratitude. Et petit à petit, mon optimisme naturel est revenu. Plus j’avançais et plus je voyais le positif dans ce que je vivais. C’est important de tirer des leçons du passé, de voir le positif dans toutes les situations. Ça demande un lâché prise de malade, ce qui n’est pas vraiment mon fort. Mais petit à petit, à force de persévérance, de prise de distance et de recul, ça devient faisable.

Je pense avoir tiré du bon dans cette situation. J’ai tout du moins fait mon possible pour en tirer le meilleur. Je suis fière de moi, car je me suis boostée, je me suis bougée, je me suis secouée, je me suis interrogée et remise en question à n’en plus finir et finalement, ça paye. Je n’ai pas attendu qu’on m’apporte des réponses qui ne seraient jamais venues seules. Et je n’ai pas non plus attendu qu’on vienne faire les choses à ma place. D’ailleurs, si j’avais fait ça, je n’aurais jamais autant avancé et je n’en serais pas où j’en suis aujourd’hui. Dans une vraie nouvelle vie et non un ersatz de celle que j’avais avant la rupture.

Apocalypse

Au final, qu’est-ce qu’il en ressort ?

Il faut du temps, il faut passer par des étapes difficiles qui sont malheureusement indispensables et extrêmement douloureuses. Est-ce que j’en ai fini avec les mauvais moments liés à cette séparation, non, je sais que non. Mais j’ai avancé. Je me suis débarrassée d’une quantité astronomique de peurs, de barrières et d’obstacles en tous genres que je m’étais mise entre les pattes. Je me sens à nouveau moi-même, lumineuse, rayonnante, épanouie, oui épanouie et croyez-moi, je ne l’étais plus depuis très longtemps avant cette rupture. Je ne l’avais simplement pas réalisé. J’ai compris que je n’aurai pas dû autant m’oublier, que je n’aurais pas dû ne vivre qu’en temps que couple, qu’épouse. J’aurais aimé ne pas avoir à traverser tout ça pour m’en rendre compte, mais aurais-je fait tout ce travail sans ça ?

Je suis heureuse et je veux continuer à l’être. Et c’est une perspective beaucoup plus réalisable maintenant que je suis capable de le faire seule. Après avoir réussi à sourire sans me forcer, j’ai fini par rire à nouveau, de bon cœur, j’ai même eu des fou-rires ! Je suis à nouveau moi, la Aurélie que j’avais petit à petit oublié au fil des années. Je me reconstruis, pas à pas, jour après jour, pierre après pierre. Seule, parce que c’est MA vie et qu’elle ne doit plus dépendre de personne. L’autre ne doit être que du bonus, une envie, pas une nécessité. Il faut être avec cet autre par amour, non par co-dépendance, par peur de l’abandon ou par peur d’être seul(e).

Visage de Femmes
Photo by BLACKEST/ Fly movie pour Visages de Femmes

Je suis très reconnaissante, envers toutes les personnes, qui chacune à leur manière m’ont aidé à avancer. Ont été une oreille, une béquille, un partage, une épaule, une main, des bras, un sourire, un rire, un fou-rire, un bon moment, une discussion constructive, une évasion, une parole bienveillante, un bisou, un “je t’aime”, une source d’amour ou de joie.

Et à tous ceux qui vivent cette situation en ce moment ou qui ont encore le cœur brisé, je souhaite beaucoup de courage. C’est dure, ça fait mal, mal à en crever et ça semble interminable… Cette douleur, on voudrait qu’elle disparaisse. Vite, voir tout de suite, parce qu’elle nous ronge. Mais aussi difficile que ce soit, elle est nécessaire… Y échapper, vouloir la masquer, l’endormir ou la chasser, c’est s’empêcher d’avancer, grandement ralentir le processus ou pire, le stopper… C’est se condamner à refaire, toujours et encore les mêmes erreurs. Alors courage, vous y arriverez, comme j’y arrive. Il faut se donner du temps et le mettre à profit…

To be continued…